Le 28 février 2026, l'unité de production n°5 de la centrale du Bugey s'est arrêtée. Elle redémarrera environ trente-cinq jours plus tard, après quelque 2 500 activités menées par les équipes d'EDF et des entreprises prestataires.
C'est un arrêt court. Le plus court des trois qui existent.
Ce premier numéro pose les bases : pourquoi un réacteur s'arrête, combien de temps, qui intervient, et pourquoi la durée n'est presque jamais négociable.
Pourquoi un réacteur s'arrête
La raison est physique avant d'être réglementaire.
Le fonctionnement d'un réacteur alterne deux périodes. La production, d'abord : elle dure de 12 à 18 mois selon le combustible utilisé. Puis l'arrêt, pendant lequel le combustible usé est remplacé par du combustible neuf, et pendant lequel sont menées les opérations de maintenance et de contrôle.
Cette échéance ne se négocie pas. Elle est imposée par le combustible lui-même.
S'y ajoute une contrainte de calendrier propre au système électrique : les arrêts sont programmés hors des périodes de forte consommation. C'est ce qui explique la saisonnalité très marquée du travail dans la filière, et pourquoi le printemps et l'été concentrent l'essentiel de l'activité de maintenance.
Source : SFEN, « Un arrêt de tranche, c'est quoi ? »
Trois types d'arrêt, trois échelles
Tous les arrêts ne se ressemblent pas.
Objet | Durée | Activités | |
|---|---|---|---|
ASR — arrêt pour simple rechargement | Rechargement d'un tiers du combustible, maintenance courante, contrôles réglementaires du cycle | ~35 jours | ~2 500 |
VP — visite partielle | Rechargement, contrôles approfondis, maintenance étendue | 60 à 90 jours | ~6 000 |
VD — visite décennale | Tout le contenu d'une VP, plus les épreuves du bâtiment réacteur et du circuit primaire, le contrôle approfondi de la cuve et les modifications de sûreté | ~6 mois | ~15 000 |
ASR et VP alternent : chaque réacteur connaît un ASR environ tous les deux ans. La visite décennale revient tous les dix ans et conditionne la poursuite de l'exploitation pour la décennie suivante.
Un écart à signaler. La SFEN indique des durées légèrement différentes : environ 70 jours pour une visite partielle et de l'ordre de 150 jours pour une décennale. Les chiffres du tableau viennent de la centrale du Bugey. L'écart n'a rien de suspect : la durée dépend du palier, du volume d'opérations programmées et de l'historique de la tranche. Retenez les ordres de grandeur, pas les valeurs exactes.
Le chiffre le plus parlant n'est d'ailleurs pas la durée, c'est le nombre d'activités. Passer d'un ASR à une décennale, ce n'est pas quatre fois plus long — c'est six fois plus d'opérations à séquencer sur le même site.
Sources : EDF, CNPE du Bugey, mars 2026 ; SFEN.
Le chemin critique
C'est le concept qui explique tout le reste.
Sur un arrêt, des milliers d'activités se déroulent en parallèle. Mais certaines ne peuvent pas se chevaucher : il faut avoir refroidi pour vidanger, avoir vidangé pour ouvrir, avoir ouvert pour contrôler, avoir contrôlé pour refermer. Cet enchaînement d'opérations obligatoirement séquentielles s'appelle le chemin critique. C'est lui qui fixe la durée minimale de l'arrêt.
Tout ce qui n'est pas dessus peut glisser sans conséquence sur la date de remise en service. Tout ce qui est dessus décale l'ensemble, jour pour jour.
D'où l'importance de la préparation. Pour un ASR, EDF indique environ deux mois de préparation en amont — pour un arrêt qui en dure un peu plus d'un. Pour une décennale, l'anticipation se compte en années.
Le déroulé
La séquence est la même quel que soit le type d'arrêt.
Mise à l'arrêt — baisse de puissance, découplage du réseau, refroidissement.
Ouverture — vidange des circuits, ouverture de la cuve, mise en configuration.
Rechargement — remplacement d'un tiers des assemblages combustibles.
Maintenance et contrôles — la phase la plus dense, celle qui mobilise le plus de monde.
Requalification — essais et vérifications réglementaires avant redémarrage. Sur un arrêt d'un mois à Saint-Laurent, plus de 700 critères ont été vérifiés avant la remise en service.
Remise en service — remontée en puissance et recouplage au réseau.
Qui intervient
C'est le point que les présentations techniques passent généralement sous silence, et c'est pourtant le plus parlant.
Devant la commission d'enquête parlementaire sur les coûts de la filière, en 2014, le président de l'Autorité de sûreté nucléaire donnait deux chiffres. D'abord la part sous-traitée de la maintenance : environ 80 %. Ensuite les effectifs. Pendant un arrêt de tranche, jusqu'à 2 700 personnes peuvent intervenir sur un seul réacteur — auxquelles s'ajoutent les 800 à 1 000 qui y travaillent en temps normal.
Autrement dit : le site quadruple sa population, et l'essentiel des opérations est réalisé par des entreprises prestataires organisées en rangs de sous-traitance.
Une part importante de ces intervenants ne vit pas sur place. Ils suivent les arrêts d'un site à l'autre, en grand déplacement, plusieurs mois par an. Cette population itinérante est la colonne vertébrale de la maintenance du parc, et l'une des moins documentées de la filière.
Source : Assemblée nationale, rapport de la commission d'enquête sur les coûts de la filière nucléaire, tome II, 2014 — audition de Pierre-Franck Chevet, président de l'ASN.
Un problème logistique autant qu'industriel
Ce que les schémas ne montrent jamais : la contrainte principale d'un arrêt n'est pas toujours technique.
Il faut loger plusieurs milliers de personnes dans un rayon raisonnable autour d'un site souvent rural. Les badger, les former, suivre leur dosimétrie, contrôler leurs habilitations. Et les faire cohabiter : c'est la co-activité, plusieurs équipes de plusieurs entreprises intervenant sur des zones proches au même moment, avec des règles d'accès qui se croisent.
Ajoutez que plusieurs arrêts se déroulent simultanément sur le parc, et que ce sont souvent les mêmes entreprises et les mêmes compétences rares qui sont sollicitées partout. La ressource humaine devient alors la vraie contrainte de planification, avant la pièce ou l'outil.
Quinze mille activités sur une décennale, c'est d'abord un problème d'ordonnancement.
Ce que coûte une journée
Un million d'euros.
C'est le chiffre avancé par le président de l'ASN devant la commission d'enquête en 2014, pour le coût d'une journée d'arrêt de tranche. Il l'employait pour illustrer un problème réglementaire : face à un tel montant, une astreinte journalière de 1 500 euros n'a aucun pouvoir dissuasif sur un exploitant qui tarderait à se mettre en conformité.
Le chiffre a douze ans et doit être pris comme un ordre de grandeur, non comme une valeur actuelle. Mais il explique l'essentiel de l'économie des arrêts : chaque jour gagné vaut très cher, chaque jour perdu aussi. C'est ce qui structure la pression sur les plannings, et toute la relation entre l'exploitant et ses prestataires.
Source : Assemblée nationale, rapport de la commission d'enquête sur les coûts de la filière nucléaire, tome II, 2014 — audition de Pierre-Franck Chevet, président de l'ASN.
La semaine prochaine
Combien gagne-t-on réellement dans la filière : ce que disent les sources publiques, famille de métiers par famille de métiers, et pourquoi deux personnes au même poste peuvent avoir des revenus très différents.
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