C'est la question la plus posée de la filière, et la plus mal documentée.

Entre les grilles conventionnelles, les études d'observatoires et ce qui se dit sur les chantiers, les écarts sont considérables. Ce numéro ne prétend pas trancher. Il rassemble ce que les sources publiques permettent d'établir, et signale tout ce qu'elles ne permettent pas.

Pour les cadres : la seule donnée solide

L'Apec publie chaque année un baromètre de la rémunération des cadres. Édition de novembre 2025.

La rémunération annuelle brute médiane des cadres, fixe et variable confondus, s'établit à 55 k€ en juin 2025, en progression de 1,8 % sur un an.

Deux découpages intéressent directement la filière.

Par fonction. La ligne « Production industrielle et maintenance » affiche une médiane nationale de 63 k€. C'est la deuxième fonction la mieux rémunérée du baromètre, derrière la direction générale (75 k€) et devant les achats, la finance et le commercial (60 k€). Les fonctions « Process, méthodes et planification » et « Travaux et chantier » se situent à 55 et 54 k€, l'ingénierie et la R&D à 51 k€, la qualité et sécurité à 54 k€.

Par région. En Auvergne-Rhône-Alpes, l'Apec cite explicitement le nucléaire parmi les secteurs industriels de la région. La médiane régionale tous secteurs y est de 53 k€, contre 55 k€ au niveau national — mais avec des rémunérations plus élevées dans certains secteurs industriels, la production industrielle atteignant 60 k€.

Les écarts entre régions sont marqués : 60 k€ de médiane en Île-de-France, 54 k€ en Grand Est et en Centre-Val de Loire, 53 k€ en Auvergne-Rhône-Alpes et en Bourgogne-Franche-Comté, 52 k€ en Normandie — soit précisément les régions qui concentrent l'essentiel du parc.

Un dernier chiffre utile : la part variable représente en moyenne 11,2 % de la rémunération totale des cadres, mais l'Apec précise qu'elle est moins fréquente et moins élevée dans les fonctions techniques.

Source : Apec, Baromètre 2025 de la rémunération des cadres, novembre 2025.

Chez l'exploitant : pourquoi il n'existe pas de grille

Première difficulté : le régime applicable aux entreprises des industries électriques et gazières (EDF, RTE, Enedis, GRDF) ne comporte pas de grille métier par métier.

Ces entreprises ne relèvent d'aucune convention collective classique. Elles dépendent du statut national du personnel des industries électriques et gazières, institué par le décret du 22 juin 1946 et identifié par l'IDCC 5001. Ce statut tient lieu de convention de branche pour toute la production, le transport, la distribution et la commercialisation d'électricité et de gaz. Soit environ 157 entreprises et 138 700 salariés statutaires fin 2023.

La rémunération n'y est pas fixée en euros par poste. Elle combine :

  • un niveau de rémunération attribué selon le poste et la qualification

  • la valeur du point, salaire national de base de la branche, revalorisée par accord

  • des échelons d'ancienneté et des majorations résidentielles

  • des primes et indemnités, dont l'astreinte, structurante pour les métiers d'exploitation en continu

Conséquence pratique : deux personnes occupant le même poste peuvent avoir des rémunérations sensiblement différentes selon leur niveau de rémunération, leur ancienneté et leur affectation géographique. Et aucun tableau public ne permet de dire « un technicien d'exploitation gagne X ».

Les montants précis sont fixés par les accords de branche IEG.

Source : statut national des IEG, décret n° 46-1541 du 22 juin 1946, IDCC 5001 ; données CNIEG.

Pour tous les autres : rien

C'est le constat central de ce numéro.

Le baromètre de l'Apec ne couvre que les cadres. Le statut des IEG ne couvre que les salariés statutaires de la branche énergie. Entre les deux, il ne reste rien.

Aucune donnée publique fiable n'existe sur les rémunérations des techniciens de maintenance, des soudeurs, chaudronniers, tuyauteurs, calorifugeurs, échafaudeurs, contrôleurs en essais non destructifs. C'est-à-dire sur l'essentiel des personnes qui interviennent pendant un arrêt de tranche.

Des sites d'estimation salariale affichent des fourchettes pour ces métiers. Elles sont recalculées à partir d'offres d'emploi, sans méthodologie publiée, sans échantillon documenté, sans segmentation par rang de sous-traitance ni par situation de déplacement. Nous ne les reprenons pas.

Le grand déplacement, ou pourquoi les comparaisons ne veulent rien dire

C'est le facteur que personne n'explique, et il rend inutilisable toute comparaison de salaire brut dans cette filière.

Le grand déplacement se caractérise par l'impossibilité, pour le salarié, de regagner son domicile chaque jour. L'indemnité couvre les frais supplémentaires de nourriture et de logement.

Ce n'est pas du salaire. C'est un remboursement de frais, exonéré de cotisations sociales et de CSG-CRDS dans la limite de barèmes fixés par l'URSSAF. Deux personnes affichant le même brut peuvent donc avoir un reste-à-vivre très différent.

Voici les limites d'exonération applicables en métropole, au 1er janvier 2026.

Durée

Repas

Logement + petit-déjeuner (Paris, 92, 93, 94)

Logement + petit-déjeuner (autres départements)

3 premiers mois

21,40 €

76,60 €

56,80 €

Du 4e au 24e mois

18,20 €

65,10 €

48,30 €

Du 25e au 72e mois

15,00 €

53,60 €

39,80 €

Le point que beaucoup ignorent : la dégressivité. Au-delà de trois mois sur le même chantier, les limites d'exonération baissent d'environ 15 %. Au-delà de deux ans, d'environ 30 % par rapport au barème initial. Sur une visite décennale de six mois, le seuil change donc en cours d'arrêt.

Pour donner un ordre de grandeur : sur un arrêt pour simple rechargement de 35 jours hors Île-de-France, le seul volet logement et petit-déjeuner représente une limite d'exonération de l'ordre de 1 990 €, auxquels s'ajoutent les repas.

Ces montants sont des plafonds d'exonération, pas des obligations de versement. Ce que perçoit réellement un salarié dépend de son contrat, de sa convention collective et de la politique de son employeur.

Source : URSSAF, frais professionnels, barème mis à jour le 1er janvier 2026.

Le barème que peu de gens connaissent

Il existe un second dispositif, distinct du grand déplacement, et son champ d'application mérite d'être lu attentivement.

L'URSSAF publie un barème dit de « petit déplacement » applicable aux salariés des entreprises de travail temporaire, des travaux publics, du bâtiment, de la tôlerie, de la chaudronnerie et de la tuyauterie industrielle.

Autrement dit : une part importante des métiers d'un arrêt de tranche.

Il s'agit d'un barème kilométrique quotidien, calculé sur la distance aller-retour entre le domicile et le lieu de travail. Il démarre à 3,00 € pour un trajet compris entre 5 et 10 km et monte jusqu'à 60,60 € pour un trajet de 190 à 200 km. Le montant par tranche correspond à l'indemnité kilométrique fiscale d'un véhicule de 4 CV divisée par deux, multipliée par le nombre de kilomètres. Il est majoré de 20 % pour un véhicule électrique.

Ce dispositif concerne les intervenants qui rentrent chez eux chaque soir, donc ceux qui vivent à distance raisonnable d'un site. Il se distingue du grand déplacement, qui suppose l'impossibilité de rentrer.

Source : URSSAF, frais professionnels, barème 2026.

Ce que ces chiffres ne disent pas

Récapitulons ce que les sources publiques permettent d'établir : une médiane par fonction pour les cadres, un mécanisme de rémunération sans montants pour les statutaires de la branche énergie, et des plafonds d'exonération de frais.

Ce qu'elles ne permettent pas : distinguer selon le rang de sous-traitance, mesurer l'effet des habilitations détenues, comparer intérim et CDI, isoler le nucléaire des autres industries, ou donner la moindre fourchette fiable pour les métiers manuels qualifiés.

C'est-à-dire, précisément, les quatre facteurs qui font la différence.

C'est pour cette raison que nous lancerons, dès que cette lettre comptera suffisamment de lecteurs, un questionnaire anonyme sur les rémunérations de la filière. Métier, expérience, région, type d'employeur, statut, situation de déplacement. Les résultats seront publiés gratuitement, segmentés, et sans qu'aucune réponse individuelle ne soit identifiable.

Plus il y aura de répondants, plus les chiffres seront solides.

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